Articles – La vraie guerre des religions |
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Scientifique de formation, je suis toujours ému par la naïveté touchante de certaines « découvertes » scientifiques, surtout quand elles font incursion dans le domaine « humain ». Il y a quelques années, on a vu une profusion de livres de « vulgarisation », expliquant en termes « savants » que, oui, les femmes sont réellement différentes des hommes. Tu le savais déjà ? Mais bien sûr ! On lit ce genre de livre non pour apprendre des choses mais pour voir ses propres connaissances confirmées. C'est un peu comme savoir la bonne réponse à une question dans un jeu télévisé.
Plus jeune, je regrettais la perte de la signification religieuse de Noël en faveur de la ferveur commerciale qui prédomine aujourd'hui. (Même au niveau purement littéraire, l'histoire de la Nativité compte parmi les plus beaux contes jamais contés, et il est dommage que les enfants d'aujourd'hui ne connaissent que le Père Noël, dont la fadeur n'a d'égale que la superficialité.) Mais je n'avais rien compris : Noël n'a rien perdu de sa signification religieuse. Avant l'ère Chrétienne, Noël était une fête païenne. Pendant l'ère Chrétienne, il est devenu une fête Chrétienne. Et par la suite, il est devenu une fête commerciale. La seule chose qui a changé c'est le choix de dieu. Reconnaissons-le : l'économie est une religion à part entière, avec ses rites, ses prêtres et son langage mystique. (Et ne parle-t-on pas, dans les pays anglophones, de retail therapy, comme si la consommation était la clé du salut psychologique ?) Elle est certainement la religion la plus puissante qui ait existé, atteignant la quasi-totalité de l'humanité. Et même les exclus s'efforcent de réussir leurs catéchismes parce qu'ils savent que l'échec sera sanctionné par la misère, la faim et la mort. Les sacrifices humains des Aztèques n'étaient point plus cruels ! Mais si l'économie a toutes les caractéristiques d'une religion, curieusement, elle ne remplit ni les fonctions citées par les athées (solidarité et soulagement), ni beaucoup moins celle citée par les croyants. La société moderne vit, donc, la situation absurde de pratiquer obsessivement une religion qui ne remplit aucune de ses véritables fonctions. Invraisemblable ? Pas tellement. Car l'essence même de la nouvelle religion est de substituer le vrai par le faux, le réel par le virtuel. Rappelons qu'à l'origine l'argent (échange de jetons virtuels) a remplacé le troc (échange d'objets réels). On parle beaucoup de la « virtualité » par rapport à l'informatique, pour expliquer comment un jeune s'éloigne tellement de la réalité qu'il se met à tuer de vrais piétons comme s'ils étaient de simples images sur l'écran de son ordinateur. Mais le phénomène existait bien avant l'ère de l'informatique. Depuis longtemps, le consommateur est incité à acheter de faux produits alimentaires, dont le coût de l'emballage et de la publicité dépasse très largement le coût du contenu, dépourvu, d'ailleurs, de vraies qualités gustatives et nutritives. On chasse les vrais musiciens de la rue afin d'obliger le consommateur à consommer un « produit musical » de substitution. On décourage le vrai cinéma (en fermant, effectivement, des salles comme celle de la Scène Nationale à Foix) afin de garantir le monopole du faux, à la télé. Et si les prêtres-économistes s'acharnent à anéantir le monde agricole, c'est bien parce que l'agriculture est l'activité humaine la moins virtuelle qui soit. Si l'homme a besoin de religion, l'homme que je suis préfère, de loin, une vraie. N'importe laquelle, ou, mieux, toutes à la fois. Mais puisque j'écris cet article le jour autrefois réservé pour célébrer la naissance du Christ, je me permets de plaidoyer pour cet homme, fin philosophe et peut-être le tout premier anti-économiste du monde occidental. Pas autant parce qu'il a chassé les marchands du temple, mais surtout parce qu'il refusait systématiquement le principe de la stricte réciprocité comme modèle de comportement humain : la stricte réciprocité de l'échange économique dévalorisait l'homme. Révolutionnaire ! Il a fallu attendre Marx pour que ces idées soient développées : chacun devait apporter selon ses capacités et recevoir selon ses besoins. Fini la réciprocité ! Mais Marx commit l'immense erreur de considérer la religion comme une drogue, à éradiquer. S'il avait pu voir les neurones des moines s'allumer comme des sapins de Noël, et se rendre compte que la spiritualité est inhérente à l'être humain, il aurait peut-être identifié le vrai mal (la religion de substitution) et sa contribution à l'histoire aurait pu être plus durable et moins sanguinaire. |
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