Articles – Le terrorisme du mauvais goût
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La civilisation doit tout à l'agriculture. Littéralement. Avant l'agriculture, les hommes ramassaient les fruits qu'ils trouvaient par-ci, chassaient les animaux qu'ils trouvaient par-là. Avec l'agriculture, ils se déplacèrent moins, commencèrent à se nourrir mieux, et découvrirent, petit à petit, le temps libre. Un petit peu de temps, donc, à consacrer à des activités de « loisir » (mot que je n'aime pas), des activités « intellectuelles » (mot mal compris, mais qui mène à l'éducation, la médecine, et la justice), et des activités « artistiques ». Ce dernier mot, je l'adore, car l'art n'est rien de moins que la recherche de la beauté, et il n'y a rien de plus beau que la beauté. Certains disent, même, que l'art c'est le langage de Dieu, et, mystique que je suis, je suis bien d'accord avec eux. Nomade autant que mystique (au moins avant de venir me civiliser dans la campagne ariégeoise), je regrette énormément que la bougeotte soit si mal vue aujourd'hui, mais je dois admettre que le vrai progrès humain, c'est l'éducation, la médecine, la justice et l'art. Tout ça, grâce à l'agriculture. Bien sûr, la société a vite oublié sa dette envers l'agriculture, au point de vouloir la tuer, ou de la préserver dans un musée (pire). En bonne hypocrite, elle ne cesse, néanmoins, de prendre des leçons du monde agricole. Mais puisqu'il est difficile de tirer de bons enseignements de ce qu'on est en train de tuer, elle s'entête à en tirer de mauvais. N'ayant pas trouvé de débouchés plus épanouissants pour leurs talents analytiques, des scientifiques avaient découvert, pendant la grande décennie de découvertes futiles, qu'une poule pondrait davantage d'oufs si elle écoutait de la musique dans sa ferme industrielle. Obnubilés par la promesse de la productivité (mot moderne qui veut dire « bénéfice ») bon marché, les industriels ont immédiatement saisi l'importance de la découverte, et ont commencé à sonoriser leurs usines, aussi accueillantes, il est vrai, que des cages à poules. Un souvenir cauchemardesque de mon enfance était la visite d'une usine à chocolat : des centaines de femmes dans une pièce sans air, l'atmosphère visqueuse, gluante, saturée en vapeur de sucre, toutes en train d'empaqueter, en parfaite synchronisation, des oufs en chocolat. Les mêmes gestes, identiques, ininterrompus pendant huit heures par jour, cadencés par les tubes de l'été, pour la productivité. Vrais oufs ou oufs en chocolat : même combat. Des femmes ou des poules : même combat. La productivité, le bénéfice. Le mot « civilisation » a la même racine que les mots « civique » et « cité ». Paradoxalement, l'agriculture, en permettant aux hommes de ne plus bouger autant, leur avait aussi permis de fonder des villes. Pendant des millénaires, les villes se sont développées de manière organique, avec tous les avantages et inconvénients de toute croissance organique, étrange mélange de charme et de chaos. Naturellement, on a cherché à augmenter le charme et à diminuer le chaos, en faisant appel à la « gestion » (mot des plus dangereux qui soient). Le problème, c'est qu'aujourd'hui, la pensée unique dicte que la gestion ne peut avoir qu'un seul but. Vous l'avez deviné ? Oui, la productivité, le bénéfice. Le but d'un système de santé publique n'est plus de soigner des malades, sinon de faire du bénéfice en soignant quelques malades les plus riches. Le but d'un système d'éducation publique n'est plus de former des jeunes heureux et équilibrés, sinon de faire du bénéfice en fournissant des robots humains aux industriels, au coût le plus bas possible. Et le but d'une ville n'est plus d'offrir un lieu agréable et paisible aux habitants, sinon de faire tourner la machine infernale de l'économie en poussant les gens à dépenser, dépenser, dépenser, et dépenser encore. Pour faire passer le message, on nous répète tous les jours qu'il faut « relancer l'économie », expression moderne qui veut dire « gaspillage effréné et irresponsable ». Et pour faire dépenser, quoi de mieux que de sonoriser la ville ? Après tout, la ville n'est-elle pas une immense stabulation bas de gamme, destinée à engraisser une population d'abroutis pour qu'elle rende un maximum de soi ? De la même façon que le fast-food étatsunien impose sa dictature de mauvais goût alimentaire, la sonorisation des villes impose une dictature de mauvais goût auditif, à une différence près, et pas des moindres, que l'on choisit de manger chez DisneyBurger ou non, tandis que la seule façon de s'échapper à la chanson shopping c'est carrément de quitter la ville. (Mais n'ayons pas d'illusions : la maison du futur sera équipée de haut-parleurs sans bouton d'arrêt.) En démantelant un temple de terroristes du mauvais goût alimentaire, José Bové a prouvé que le monde agricole est toujours capable de faire avancer les hommes vers la civilisation. Puis-je proposer que les agriculteurs, en gardiens de bon goût et de libre choix, s'intéressent aussi au problème de la contamination sonore. Arrêtons le sacrilège : à nos tenailles !
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