Articles – Le cheval qui dit « Je t'aime » |
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Quelques jours auparavant sa grand-mère était morte. Triste, elle était allée voir les chevaux. Et en revenant elle m'a dit, « c'est comme s'ils savaient, comme s'ils voulaient me consoler ». Absurde ! Comme un parent inconscient qui voudrait vivre une seconde vie à travers ses enfants, on veut toujours extrapoler nos propres sentiments aux animaux. Ça s'appelle l'anthropomorphisme. Erreur bénigne et plutôt sympathique la plupart du temps, mais erreur quand même. Le soir elle devait aller au Théâtre de la Digue, pour une réunion sur les stages de théâtre pour enseignants, et moi je l'ai accompagnée. Comme exemple du travail en groupe, l'animateur nous a demandé d'imaginer un scénario qui culminerait sur une déclaration d'amour : « Je t’aime ». J’avais une bonne idée, mais comme toujours, toujours dans la vie, elle a mis trop longtemps à se formuler, et le moment est passé, trop vite, comme la plupart des moments dans la vie. Et puis quelques jours plus tard, coïncidence extrême, on était encore une fois au Théâtre de la Digue, pour assister à une extraordinaire pièce espagnole, Rezagados. C’est quelque chose de très personnel je suppose, mais ma réaction à l’art, le bon art, est physique. Le frisson. Mais mystique aussi : quand j’écoute de la très bonne musique, ou que je lis un très bon livre, ou que j’assiste à une très bonne pièce de théâtre, je suis conscient de comprendre quelque chose que je ne comprennais pas, et je suis surtout conscient que ce quelquechose n’est pas vraiment destiné à être compris, au moins dans le sens intellectuel du verbe « comprendre ». Très certainement, ce quelque chose ne peut être rationalisé, formalisé, analysé ou mesuré. On a beaucoup de mal même à en parler. Et quand on essaie d’en parler, comme en classe de littérature à la fac…et bien ce petit quelque chose fuit. Tout simplement. La sensation —physique, mystique— nous est permise, mais la compréhension —intellectuelle— pas trop. C’est comme si chaque expérience artistique, chaque frisson, nous fournissait une microscopique pièce d’un énorme puzzle. Chacune des pièces brille d’une lumière étrange, attirante, effrayante parfois. Souvent, elles sont éphémères : elles restent dans notre esprit le temps d’une soirée. Ou bien ce ne sont pas les pièces d’un puzzle, mais de toutes petites fenêtres qui s’ouvrent et se ferment sur un autre monde qui palpite invisiblement derrière le nôtre. Ou bien, ce sont des virus extraterrestres qui tentent, sans succès durable, de nous infecter avec une capacité de communication si puissante et profonde que notre compétence langagière semblerait insignifiante à comparaison. Ou encore, explication des plus anciennes, et des plus justes à mon avis : ce sont de tout petits rappels que Dieu existe, qu’il nous regarde, et qu’il nous permet de l’apercevoir, très approximativement, très imparfaitement soit-il, de temps à autre. Ce soir-là, le souffle revenu après avoir suivi les rezagados sur leurs vélos imaginaires, je me suis rappelé des chevaux, et j’ai compris. Ce qui m’avait émerveillé ce n’était pas les trois comédiens espagnols. Pour m’émerveiller, les comédiens ont dû se transformer en cyclistes de course. Mais comment pourrais-je être émerveillé, moi, qui ne regarde même pas le Tour de France quand il passe devant ma porte dans mon village des Pyrénées ? Comment pourrais-je être émerveillé par trois cyclistes fictifs sur des vélos fictifs, attachés par terre parce qu’on ne peut pas pédaler très loin sur une scène qui mesure 10 mètres de long ? Pour m’atteindre, les comédiens ont dû vêtir la peau, et la personnalité, d’autres hommes. Des hommes qui n’existent même pas. Des hommes qui ne pourront jamais exister. Et ils ont fait vivre à ces hommes imaginaires une aventure si absurde, si impossible, que jamais personne ne pourrait y croire. Et pourtant, des centaines de gens l’ont crue. Pas dans le sens intellectuel du verbe « croire », bien sûr : dans le sens physique et mystique. Ce que j’ai compris, en pensant aux chevaux, c’est que l’écart entre ma femme et son cheval était bien moindre que l’écart entre cette troupe espagnole et son public. Femme et cheval sont ancrés sur terre tous les deux, et liés par une vie en commun, faite de contacts concrets et spécifiques. Tandis que troupe et public communiquent de manière incroyablement éphémère, féerique. Par pure allusion. Entre inconnus. Entre fantômes. Et pourtant… J’ai conclu, premièrement, qu’il est parfaitement possible —certain, même— qu'un cheval puisse dire « Je t’aime ». Mais en fait, je le savais déjà, depuis l’âge de 14 ans. C’est ce que j’avais voulu dire à l’animateur du Théâtre de la Digue, avant que le moment ne soit passé, comme tous les moments. Plus important, j’ai compris que chaque fois qu’un acteur monte sur scène, il doit faire quelque chose d’encore plus incroyable que ce cheval qui dit « Je t’aime ». À lui l’impossible tâche de faire briller ces pièces de puzzle, d’ouvrer et fermer ces fenêtres magiques. Ma toute première expérience du théâtre c’était à l’âge de 14 ans, quand des acteurs de la Royal Shakespeare Company ont joué « En Attendant Godot » à mon école. Encore plus absurde, plus impossible que Rezagados. Mais tout aussi émouvant. Tout aussi frissonnant. Ma vie a changé. Complètement. Vraiment ! Auparavant, je n’avais aucune idée que, malgré l’antibiotique universel de la télé, certaines gens étaient régulièrement infectées par des virus culturels extraterrestres afin de les maintenir vraiment humains. Auparavant, je n’avais aucune idée que derrière notre monde, avec ses pensées uniques sordides et ses rentabilités grossières, il y avait non pas un mais des milliers d'autres mondes, les uns plus improbables que les autres, mais tous aussi fascinants et plein d’enseignements. Auparavant, je n’avais aucune idée qu’un cheval pouvait, le plus facilement du monde, dire « Je t’aime » à une femme qui venait de perdre sa grand-mère. Si, dans l’un de ces mondes improbables, on devait me demander mon avis sur les moyens susceptibles de développer l’assurance, l’équilibre, la confiance et l’autonomie intellectuelle des enfants, je mettrais le théâtre en deuxième lieu (juste après l’équitation). Mais surtout du vrai théâtre : un Godot insipide m’aurait dégoûté, ma vie n’aurait pas changée, et je serais resté dans ce qui est devenu le désert culturel de l’Angleterre. J’aurais dû attendre 14 ans de plus, et 28 ans ça fait très tard pour apprendre que la magie existe vraiment. Après 28 ans de télé, de pensées uniques sordides et de rentabilités grossières il est pratiquement impossible d’apprendre que la magie existe et que les chevaux savent dire « Je t’aime ». Au lieu de savoir que la magie existe, je me serais ennuyé, et le germe de la magie, que possède tout enfant, serait mort. L’ennui, assassin de magie ! L’ennui, moteur de violence, d’échec scolaire, de mécontentement, de médiocrité intellectuelle, de pauvreté morale ! L’ennui, perpétration des cercles vicieux de la pensée unique sordide et autre maux du monde moderne ! Quand on me demandera mon avis, je dirai : vainquons l’ennui ! Vainquons l’ennui en donnant aux enfants des chevaux, pour qu’ils apprennent l’art de l’équilibre, dans tous les sens du terme, et que chaque action, même imperceptible, ait en effet, souvent énorme. Et vainquons l’ennui en donnant aux enfants la certitude que ses chevaux savent dire « Je t’aime ». Donnons-leur du théâtre ! Du vrai ! |
Cheval Magique – Le Couleil, 09000 Cos – 06 62 55 07 33 – paul@cheval-magique.com