Articles – Contre le "sport" équestre
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J’ai reçu un appel téléphonique de quelqu’un qui connaissait notre petit élevage de chevaux de couleur : aurait-on de la place pour prendre en retraite un très gentil étalon de spectacle, qui fait de très bons poulains crèmes et palominos ? Malheureusement pour lui, mon grand étalon magique Sheik exige l’exclusivité absolue, mais j’ai été touché par le fait que cette personne, qui nous connaissait à peine, prenne autant d’effort pour placer ce cheval. Elle a du téléphoner à beaucoup de monde. La même semaine, par pure coïncidence, en balade à cheval, j’ai eu une conversation avec un jeune cavalier au sujet de son stage chez un éleveur et entraîneur très réputé de chevaux de sport. « Tu sais, chaque année il prend les chevaux qui ne feront jamais rien et il les amène à la montagne. » Pause, pour voir si j’avais bien saisi le véritable sens de ce qu’il venait de dire. Pause, pour voir si tout adulte le comprendrait, ou si c’était un sens compréhensible uniquement aux initiés, dont il faisait, de par sa formation, désormais parti. Rite d’initiation linguistique, comme celle-ci, lu dans la presse, par pure coïncidence, quelques jours auparavant, concernant des militaires britanniques poursuivis pour crimes de guerre en Iraq : le bloc de cellules hébergeant les torturés était familièrement connu comme le « chœur », à cause du bruit. Au niveau psycholinguistique, c’est un phénomène très curieux et révélateur. À première vue, on dirait que le fait d’en faire une plaisanterie marque la nécessité psychologique d’alléger l’importance d’un malheur, où d’une action qu’on sait répréhensible moralement. Mais en fait, c’est pire, parce que sachant l’action condamnable on essaie de l’élever au statut de rite, pratiqué par les seuls initiés. Tout rite a besoin de sa terminologie secrète. Et tout rite obéit à des impératifs considérés supérieurs, que ce soit une conviction religieuse ou (très similaire, en fin de compte) une « réalité » économique, militaire ou autre. Je ne veux pas dire que tous les vieux chevaux de spectacle terminent leurs jours dans des près verdoyants de la Normandie tandis que la boucherie représente le seul destin possible pour le pauvre cheval de sport. C’est juste que le contraste entre ces deux commentaires, à quelques jours d’intervalle, a intensifié mes appréhensions concernant la notion du sport équestre en général et, surtout, le fait qu’un jeune passionné cherchant à s’aventurer sérieusement dans le monde équestre soit systématiquement obligé d’accepter la « réalité » sportive comme seul débouché possible. Puisqu’il s’agit de réalisme, soyons réalistes jusqu’au bout et acceptons premièrement que les débouchés sont de toute façon extrêmement rares et maigres, même (surtout, en fait) dans le sport, et deuxièmement que s’il y avait l’espoir d’un renouveau économique dans le monde du cheval, ce serait surtout dans le secteur de l’équitation dite (souvent avec beaucoup de mépris de la part des jeunes initiés du sport équestre) « de loisir ». Les sensibilités des nouveaux clients dans ce secteur seront souvent incompatibles avec la notion du cheval comme machine à gagner des médailles, et puis à jeter à la poubelle. Aucun sens, même économique, donc, à inculquer aux jeunes les dures réalités initiatiques qui auront de moins en moins, espérons, de raison d’être. La poursuite bornée de l’esprit compétitif dans le monde équestre est riche d’enseignements sur la bêtise humaine plus large qui consiste à préférer la concurrence à la coopération, le conflit à l’harmonie. Parmi ses nombreuses caractéristiques néfastes, signalons simplement le fait que la compétition nous empêche presque toujours de voir l’essentiel. Qui dit compétition dit, forcément, mesure. Mais en termes humains, le mesurable n’est jamais l’essentiel. Dans l’économie, on cherche à équilibrer les comptes sans jamais se rendre compte que l’essentiel —la qualité de vie, la santé, le bien-être, le futur des enfants— refuse obstinément à rentrer dans le tableur. Dans l’éducation, on mesure le calibre d’un enfant en termes de connaissances superficielles et étroites, sans jamais considérer l’essentiel, immesurable : la gentillesse, l’honnêteté, la compassion, l’intégrité. L’obsession néfaste de la compétition puise ses racines, donc, dans la vénération de la mesurabilité. Dans le monde équestre, on se contente de mesurer qui court le plus vite, et qui saute le plus haut. Pour la reproduction, on sélectionne rigoureusement pour l’un ou l’autre critère, tout en connaissant parfaitement les risques de tares génétiques lors de toute sélection aussi étroite, sur un seul critère. Et ce que je n’ai jamais compris, c’est pourquoi le premier d’un concours est tellement mieux considéré que le second, même si la différence entre leurs performances n’est que de quelques millimètres. Quoi de plus absurde, de plus enfantin ? Voyons : si on parlait, par exemple, d’un concours de chansons à la télé ? Car la vénération de la mesurabilité nous amène à essayer de mesurer les choses qui ne sont à toute évidence pas mesurables du tout. Il serait rassurant de prétendre que de telles pratiques sont restreintes à des évènements bas de gamme : l’Eurovision. Mais quoi dire, alors, du concours de dressage : les appuyers du numéro 4 étaient-ils vraiment mieux que ceux du numéro 7 ? Et de combien de pourcent ? Exactement ? Pourquoi ce besoin maladif d’étiquetage ? Pourquoi ce respect irréfléchi pour le chiffre, même quand il ne représente rien du tout de concret ? À mon sens, c’est dans le monde équestre que l’esprit compétitif humain se révèle le plus imbécile, par contraste avec la noblesse désintéressée du cheval. Nous voici devant des êtres fabuleux, capables de nous enseigner les secrets de l’équilibre dans toutes ses formes, les mystères profonds de l’univers. (Non, je n’exagère rien !) Et face à cette immensité de potentiel —d’apprentissage, de création, de thérapie, de beauté— on ne trouve rien de mieux à faire que de sortir son mètre et son chronomètre. Mais, disent les initiés, on nous dit que dans la nature les chevaux font bien la course entre eux. Quoi de plus naturel que la compétition ? Bizarrement, les initiés, les mêmes qui gardent leurs chevaux 23 heures sur 24 dans un box de 3 mètres par 3, commencent à s’intéresser à la nature. Mais encore une fois, c’est tout faux. Oui, bien sûr les chevaux aiment courir ensemble. Moi aussi, d’ailleurs. (Et pour tout dire j’aime même sauter les obstacles à cheval.) Mais je vous assure, sans le moindre doute possible, qu’aucun cheval à aucun moment d’aucune manière ne s’est jamais intéressé au fait d’arriver à une ligne arbitraire 2 cm devant son congénère, ou de sauter une barrière qui fait 2 cm de plus haut. Moi non plus ! Non : je vous assure que ce genre de préoccupation est exclusivement humain. |
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