Articles – Marina Dewit, ma chuchoteuse préférée |
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Le pain, la musique et les chevaux Certains heureux habitants de Foix connaissent bien la petite boulangerie de la rue Saint Vincent, petit magasin bien caché dans une petite rue peu fréquentée, sans vitrine flamboyante. Le pain y’est tellement mieux qu’ailleurs qu’il m’est arrivé de penser que la différence ne peut s’expliquer par une simple histoire de recette. Voyons : supposons que je demande au boulanger sa recette, que je me procure les mêmes ingrédients, que j’exécute les mêmes gestes… Mon pain serait-il le même ? Impossible. Même chose pour la cuisine : si la cuisine était une simple histoire de recette, tout restaurateur obtiendrait facilement ses étoiles Michelin, et deviendrait riche. Encore plus flagrant : les instruments de musique. Aucune guitare produite en usine ne peut rivaliser en son ou en confort de jeu avec un instrument fabriqué par un bon luthier. C’est impossible. Pourtant, si on démonte l’instrument du luthier, si on prend des mesures avec des appareils de laboratoire ultra précis, et si on programme des outils ultra modernes pour copier le travail du luthier exactement, on devrait arriver, non ? Pourtant, tout musicien sait très bien qu’on n’y arrive pas. Alors, que possède ce pain, ces instruments de musique, que ses semblables ne possèdent pas, et que la science semble incapable de mesurer ? Pour moi, la réponse est extrêmement simple : la magie. Bien sûr, il y a d’autres théories, faisant appel à des notions telle l’inspiration, voire l’amour. Même chose. Surtout à ne pas confondre avec le simple savoir-faire. L’effet de la magie est parfois bouleversant, comme dans la musique, et parfois presque banal, comme dans un outil bien conçu, indispensable. Mais la magie est partout. Elle nous entoure. À nous de savoir la reconnaître et l’apprécier. J’aime beaucoup dire que mon cheval m’a appris plus qu’aucun humain. Un peu exagéré, peut-être, mais pas trop. Surtout, il m’a appris des choses radicalement différentes de tout ce que j’avais pu apprendre avant de le connaître. Comme la plupart des humains, j’avais passé ma vie à résoudre des problèmes avec le cerveau. D’accord, j’écrivais des histoires et je jouais de la musique aussi, plutôt avec le cœur que la tête. Bien sûr, je connaissais l’inspiration, je la vénérais, je la recherchais (un peu trop). Mais le cheval était une révélation éblouissante. Tout ce que j’avais appris pendant plus de quatre décennies de fréquentation exclusivement humaine ne servait plus à rien ! À cheval je devais tout oublier et recommencer à zéro. Non seulement le raisonnement logique m’était inutile, mais il m’empêchait d’avancer. Il fallait absolument que j’arrête de raisonner comme j’avais appris à le faire depuis mon enfance lointaine, et que je m’ouvre à une espèce de perception intégrale, autant corporelle que cérébrale, mais plus encore : « spirituelle » c’est le seul mot qui me semble apte à la décrire. Mon professeur pour cette nouvelle et passionnante aventure serait un étalon de robe iridescente, surréelle, nommé Sheik. Comme premier cheval c’était un choix ridicule, et franchement dangereux. On n’arrêtait pas de me le dire : un entier ne convient pas du tout à un débutant ; il est impossible de débourrer correctement un entier à l’âge de huit ans ; logiquement, il serait insensé qu’un débutant puisse commencer l’équitation avec un entier de huit ans, à débourrer. Heureusement, un de mes grands défauts c’est de ne jamais écouter personne. Le très spectaculaire Sheik est arrivé, donc, chez moi. Mais en fait, je n’avais pas le choix : bien plus tard, Sheik m’a fait savoir que c’est autant le cheval qui choisit son cavalier que le contraire. Pourquoi moi ? Il a essayé de me l’expliquer, mais j’avoue que je n’ai pas trop compris. En tout cas, Sheik m’a appris plus qu’aucun autre cheval ne l’aurait fait dans cette situation. C’était un maître idéal, car j’étais obligé soit d’abandonner, soit d’apprendre très vite. Et l’abandon serait inconcevable. Sa première leçon, donc : le besoin primordial de constance, d’assiduité. Il m’a apporté énormément. Comme dit le grand écrivain équestre Jérôme Garcin, au sujet de son cheval, jamais je ne pourrais lui rendre tout ce qu’il m’a apporté. C’est ainsi la relation maître-élève. Ou père-fils. À cheval je pense souvent au père qui porte son fils sur ses épaules. Pour le débourrage, ma monitrice me conseille une certaine Marina Dewit, et là j’ai eu le bonheur de découvrir une véritable artiste dont le travail dépasse le savoir-faire fonctionnel pour devenir émouvant : l’art, la magie. Elle revendiquait l’utilisation des méthodes dites « douces », mais ce serait bien trop limitatif de ranger son travail parmi celui des trop nombreux « chuchoteurs » apparus par effet de mode dans les années 90 et dont la véritable efficacité est souvent discutable ou pire. Elle m’a conseillé d’étudier les méthodes de ces « nouveaux maîtres », et comme bon élève j’ai assisté à des démonstrations et des stages chez les plus connus. Là, par contre, c’était la déception : pas de magie, pas d’art, pas d’émotion. Juste des gestes, comme si on suivait mécaniquement un mode d’emploi, comme si le cheval était une machine. Et on peut même douter du bien fondé des gestes, car si les méthodes dites « douces » prétendent éviter la violence physique envers le cheval, elles infligent le plus souvent une violence psychologique extrême, à tel point que des éthologues (c’est à dire des scientifiques qui étudient le comportement des animaux) se sont insurgés contre l’emploi abusif des termes comme « l’équitation éthologique » pour designer certains techniques « modernes » (pour « modernes », lire « provenant des États Unis ») de débourrage. À mon avis, le défaut le plus grave de ces méthodes « modernes » vient du fait qu’elles essaient d’imposer une technique unique, applicable à tous les chevaux. Pour des raisons principalement commerciales, on prétend proposer une procédure simple, universelle, accessible à un public souvent néophyte, avide de réussir l’aventure de complicité équestre sans trop se creuser la tête. En quelque sorte, les vendeurs de méthodes prétendent qu’en achetant (souvent à un prix très fort, car en plus d’être lucratif, un programme cher sera perçu comme un gage de qualité) un mode d’emploi fixe, le client puisse s’affranchir du besoin d’assiduité. Or l’assiduité c’est le premier prérequis absolu de la réussite équestre. Essentiel. Indispensable. Primordial. En minimisant l’importance absolue de l’assiduité, en essayant de remplacer l’assiduité par des « trucs », des « pilules » et d’autres artifices, les vendeurs de méthodes produisent trop souvent des chevaux zombies entre les mains de cavaliers ineptes. Ils s’en foutent : le chèque a été encaissé. Marina, c’est tout le contraire. Une intégrité totale. (Elle ne cesse d’insister que son travail ne servirait à rien sans suivi rigoureux de la part du propriétaire du cheval.) Et elle reconnaît que chaque cheval est un être unique, qui demande une approche unique. Avec elle, mon cheval magique, Sheik, a découvert qu’il était bien plus amusant de jouer que de rester sauvage. Marina a révélé ses capacités de comédien, et depuis ce temps-là il exerce ce métier à merveille. Au début Marina a avoué qu’elle n’arrivait pas avec tous les chevaux. Cette remarque m’a beaucoup frappé, au début comme expression d’humilité et d’honnêteté, et dans un deuxième temps parce qu’elle contrastait avec les promesses d’autres chuchoteurs, dont les méthodes prétendent s’appliquer à tous les cas. Pour moi, l’aveu reflète une exigence très stricte par rapport à son travail, qui ne se contente pas d’une obéissance aveugle, mécanique, et finalement provisoire. Surtout, il apporte une preuve de plus que le travail de Marina relève de l’art. Pour révéler les capacités d’un cheval, il faut être sensible à son individualité. Il faut l’aborder sans à priori, quitte à accepter le risque d’incompatibilité de personnalités. Si l’équitation est un dialogue, il faut accepter que personne ne puisse parler tous les dialectes. Si l’équitation est comme la musique, il faut accepter que même entre les musiciens les plus accomplis il n’y ait jamais de garantie de trouver un terrain d’entente de création artistique. J’aime beaucoup dire que l’équitation est un art et pas un sport. La notion même du « sport équestre » me semble absurdement limitative. À celui qui se permet de s’ouvrir à la sensibilité nécessaire, le cheval fait découvrir des sensations dont la puissance et les implications sont bouleversantes. Tellement bouleversantes que je n’hésite pas un instant à utiliser le mot « magique ». A mon avis c’est un sacrilège de réduire cette immense magie à une simple épreuve de courir le plus vite ou sauter le plus haut. Triste illustration de l’ignorance humaine : aveuglé par la performance pure, on ignore complètement le potentiel de création et de beauté. Je compare souvent le sport équestre à un peuple qui ignore la musique. Un jour, ils trouvent sur le sable un violon Stradivarius. Comme ils ne comprennent ni ses capacités musicales ni la qualité de sa fabrication, ils finissent par l’utiliser pour allumer le feu. Là, ils découvrent que rien ne brûle mieux que le bois d’un vieux violon. Certains disent, même, que c’est très beau sa manière de brûler. Bien sûr, cette situation est impossible, car tous les peuples connaissent la musique, comme tous les peuples connaissant le langage. L’art est une caractéristique, et pas des moindres, de l’espèce humaine. Comment s’explique-t-elle, donc, l’obsession du cheval athlète, au dépens du cheval danseur ? Par la facilité, bien sûr. Tout le monde peut brûler un violon, mais jouer de la musique demande un apprentissage, et surtout une sensibilité. Et puis l’art équestre est bien plus exigeant encore, car avant de pouvoir s’exprimer devant son public, le cavalier doit trouver le terrain d’entente avec son cheval. C’est comme faire de la poésie à deux entre un français et un chinois. Jouer de la musique avec un musicien qui connaît 22 notes par octave au lieu des 12 dans le système occidental. Danser avec un extraterrestre ! Après le premier spectacle de notre petite école de théâtre équestre, j’ai relevé deux critiques majeures. La première, concernant certaines maladresses équestres, je le considère tout à fait justifié. La deuxième : certains spectateurs, plus habitués aux défilés historiques qu’au théâtre, regrettaient un manque d’explication. A ceux-là, je réponds que ce n’est pas la fonction de l’art d’expliquer. Un tableau de Picasso est tout sauf explicite. Le peintre a, très certainement, son propre fil conducteur, mais il serait absurde d’imaginer qu’un spectateur retrouve le même. À chacun son interprétation, toutes aussi valables les unes que les autres. Même chose pour la musique. Aucun auditeur ne pourra jamais expérimenter les mêmes émotions que le créateur. L’art crée un espace habité à parts égales entre artiste et public. Dans cet espace, des ébauches, des effleurements. Par essence, c’est flou. Le non dit est toujours plus puissant que le dit. Les intervalles entre les notes sont bien plus importants que les notes mêmes. La suggestion règne, car la fonction de l’art est de stimuler l’imagination. Quand on regarde un spectacle du Théâtre du Centaure, on est à mille lieues d’une reconstruction historique. Ce sont deux univers totalement distincts. L’amoureux préfère le premier, le comptable le second. Car on n’habite cette zone magique et imprécise que par le biais de l’amour. Voilà le secret du bon pain de la boulangerie de la rue Saint Vincent, et celui du travail à la fois efficace et émouvant de Marina Dewit.
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Cheval Magique – Le Couleil, 09000 Cos – 06 62 55 07 33 – paul@cheval-magique.com